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Les caprices d’Alejandre
Lorsque Alejandre reprit conscience, il n’avait plus rien de commun avec celui qu’il était avant sa chute de cheval. Sa nouvelle puissance exsudait, inquiétant tous ceux qui l’entouraient. Même si ses hommes rêvaient d’un chef puissant, ils ne souhaitaient pas qu’il le soit trop non plus. La nature humaine étant ce qu’elle est, chacun espérait s’emparer du pouvoir, même les moins doués et les plus faibles. Si Alejandre devenait invincible, comment pourraient-ils s’en débarrasser ?
Remis sur pied, le sire de Canac déclara que le camp serait monté ici et maintenant. Après avoir donné des directives sommaires, il s’isola dans sa tente et demanda à ce qu’on ne le dérange pas. Une fois seul, Alejandre appela Mélijna à ses côtés. En l’attendant, il tenta de comprendre ce qui venait de se produire. Il savait que le sortilège de Dissim s’était brisé, libérant la magie dont il était porteur depuis la naissance, mais il ignorait ce qui avait pu causer cette rupture soudaine. Il n’allait certes pas s’en plaindre. Il espérait même pouvoir affronter son frère à armes égales et s’en débarrasser une fois pour toutes. La haine qu’il portait à Alexis n’avait d’égale que son mépris pour celui qui s’était si souvent moqué de son absence de pouvoirs magiques par le passé. Un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres en pensant à ce qu’il ferait subir à son jumeau avant de le tuer enfin, si le sortilège qui l’empêchait de supprimer son double s’était rompu en même temps que celui de Dissim. Tout à ses espoirs de torture, il ne perçut pas l’arrivée de Mélijna. Quand cette dernière se matérialisa dans la tente, il sursauta.
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Mélijna ne parvenait pas à se réjouir de la nouvelle puissance d’Alejandre. Bien que ses rêves les plus chers aient ainsi plus de chances de se réaliser, il n’en demeurait pas moins que le jeune sire ne serait plus aussi facile à contrôler que par le passé. Ses ambitions démesurées lui paraîtraient bientôt à portée de main et il risquait de devenir dangereux. D’ailleurs, ce que la sorcière constatait à l’instant n’était pas pour la rassurer.
Quand Mélijna avait découvert qu’Alejandre était victime du sortilège de Dissim, elle avait été dans l’incapacité de cerner l’étendue des pouvoirs qu’il détenait depuis sa naissance. Aujourd’hui, elle en connaissait la portée et devait s’avouer qu’elle l’effrayait presque. Plus que jamais depuis qu’elle savait que les jumeaux étaient originaires de Bronan, la Fille de Lune se demandait qui pouvait bien être les parents de ces enfants exceptionnels. Et qu’étaient-ils réellement appelés à accomplir ?
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— Je veux que vous m’aidiez à maîtriser mes pouvoirs dès ce soir !
Alejandre ne sollicitait plus, il exigeait. La crainte qu’il entretenait face à Mélijna depuis sa tendre enfance avait fait place à une nouvelle confiance en lui qu’il affichait avec arrogance. La sorcière haussa un sourcil, sans répondre, ce qui fit s’emporter le sire.
— Je vous ai demandé de…
— Calme-toi, jeune homme ! le tança vertement Mélijna.
Elle n’avait pas l’intention de se laisser ainsi diriger, nouvelle puissance ou pas. Il y avait quand même des limites.
— Je te rappelle que tu as besoin de moi si tu désires te servir de ta magie. Et ce n’est certainement pas en me houspillant que tu obtiendras mon soutien. Tu n’as aucune espèce d’idée de ce dont tu es capable ! Qu’est-ce qui te donne le droit de te comporter ainsi ?
Bras croisés, les yeux furieux, la sorcière attendait. Alejandre se passa la langue sur la lèvre inférieure, réalisant brusquement que ces dons n’avaient peut-être pas la grandeur de ses espoirs. Après tout, il n’avait jamais possédé le moindre pouvoir, comment donc en connaître l’ampleur simplement par sensation ? Il tempéra sensiblement ses ardeurs, mais conserva ses airs de conquérant, toujours confiant d’être enfin devenu un sorcier.
— On ne m’aurait certainement pas empêché de me servir de mes pouvoirs si ça n’en valait pas le coup. Alors je suis en droit de penser que je ne suis pas si démuni.
Alejandre marqua une courte pause, avant de s’enquérir, exaspéré :
— Vous acceptez de m’aider ou pas ? Sinon…
Mélijna lui renvoya un regard noir. Les semaines qui suivraient s’annonçaient particulièrement pénibles.
— À la condition que tu cesses immédiatement de t’imaginer subitement au-dessus de tout. Des êtres beaucoup plus puissants que toi ont échoué dans la quête des trônes, et pas seulement deux ou trois. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres…
Tous deux se jaugèrent un long moment avant que les épaules d’Alejandre ne s’affaissent légèrement. Il demeura silencieux, attendant que Mélijna se décide à donner ses directives, mais elle observa le même mutisme. Puis elle disparut un long moment avant de revenir les bras chargés de multiples fioles et d’une marmite. Elle créa une cellule temporelle où elle astreignit Alejandre à un entraînement magique que le jeune homme n’oublierait pas de sitôt.
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Lorsqu’ils quittèrent la cellule, il s’était écoulé quelque six mois ; une éternité pour l’ambitieux sire de Canac qui avait fait de la vie de sa sorcière un calvaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que tout avait pris fin ; Mélijna n’en pouvait plus et mourait d’envie de tordre le cou de cet imbécile. Le sire était porteur d’un nombre considérable de talents qui auraient fait l’envie de bien des sorciers, mais son arrogance, sa paresse et sa bêtise l’empêcheraient toujours de s’en servir au-delà d’une certaine limite.
— Nous repartirons à la conquête des trônes tout de suite après…
Le reste de la phrase se perdit dans un bref déchaînement des éléments.
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— Mais puisque je te dis que c’est terminé ! L’un des trônes a un nouveau maître et ce n’est pas toi !
Mélijna ne décolérait pas. Elle se tuait à expliquer la signification des derniers événements à un Alejandre borné, qui refusait de comprendre.
— Et moi, je vous dis que c’est un simple tremblement de terre ! On ne va quand même pas rebrousser chemin sous prétexte que le sol a fait des siennes et que le vent a soufflé un peu plus fort que d’habitude !
Pourtant, autour d’eux, le camp avait l’air d’une zone sinistrée. Les hommes et les mancius s’étaient protégés de leur mieux contre la fureur des éléments, et si les pertes de vie étaient rares, les blessés l’étaient beaucoup moins. Les guérisseurs couraient dans tous les sens, pressés par le désir du sire de se remettre en route dans les plus brefs délais.
— Si tu souhaites continuer dans ces circonstances, libre à toi. Mais ta quête se fera sans moi ! Je préfère garder mes énergies pour découvrir qui a accédé à la puissance et retrouver Naïla avant qu’elle n’accouche…
« Il me faut également trouver Maëlle si je ne veux pas devoir utiliser cette maudite potion pour me maintenir en vie indéfiniment. Déjà qu’Alejandre a posé quantité de questions sur les raisons qui m’obligeaient à concocter cette mixture toutes les semaines et à en boire tous les jours », pensa-t-elle.
— J’exige que vous demeuriez avec moi jusqu’à ce que nous ayons trouvé ce que nous cherchons. Le reste peut très bien attendre encore quelques semaines.
— Si tu t’imagines pouvoir m’obliger à rester, grommela Mélijna, tu te trompes lourdement.
— C’est ce que nous allons voir ! jappa Alejandre tout en lançant un sortilège.
Surprise, Mélijna mit quelques secondes de trop à réagir et se retrouva incapable de bouger. Mais elle n’allait pas se laisser réduire au silence par ce gringalet arrogant. Alors qu’un sourire de triomphe s’affichait sur le visage du sire, la sorcière retrouva ses capacités et riposta par un sortilège de torture provoquant d’atroces douleurs sur une très courte période. Suffisamment pour susciter une réflexion.
— Si jamais tu refais une tentative de ce genre, Alejandre, je jure que je te tuerai…
Pendant que le sire se lamentait, courbé par la souffrance, la sorcière des Canac disparut dans un nuage verdâtre.
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L’affrontement entre Mélijna et Alejandre n’avait pas échappé à Madox, qui s’en réjouit. Même s’il savait que l’absence de la sorcière ne durerait pas, elle ne pouvait que jouer en sa faveur, car si la vieille harpie risquait de percevoir sa présence, il n’en était pas de même pour le triste sire. Le Déüs pouvait donc rester au sein de l’armée sans craindre qu’on découvre sa véritable identité. S’il avait jonglé avec l’idée de quitter l’entourage d’Alejandre à la suite de l’accession d’un sorcier au trône d’Ulphydius, Madox avait vite constaté que sa place était ici, pour assurer une surveillance quant aux prochains événements. Il n’ignorait pas que le chemin emprunté par les troupes n’était pas censé être le même que celui que suivaient depuis des siècles les émules d’Ulphydius ; Mélijna avait promis aux mancius d’éviter les chaînes de volcans qui leur étaient nocifs. Mais ce trajet particulier avait le mérite d’explorer des terres encore inconnues du fils d’Andréa ; ce qui ne pouvait nuire, surtout si une nouvelle guerre se préparait. Qui sait s’il ne rencontrerait pas, en route, de futurs alliés des défenseurs de la Terre des Anciens ? Ce monde risquait d’en avoir bientôt besoin…